Paire de Gaines

André-Charles Boulle (1642-1732), ébéniste, sculpteur et ciseleur du Roi de 1672 à 1732

Texte et étude par Alexandre Pradère 

 

 

Paris, époque Louis XIV, vers 1710.

Marqueterie Boulle d’écaille de tortue Caouane, cuivre et étain et chêne noirci, ornementation de bronze ciselé et doré.

H. totale: 129 cm; L 27 cm; Pr. 17 cm. 

 

PROVENANCE :

  • Vente d’Augustin Bondel de Gagny, le 10 décembre 1776, n°967. Vente du comte du Luc, le 22 décembre 1777, n°43.

  • Vente LeBœuf, le 8 avril 1783, n°211.

  • Probablement vente Lamure, le 19 avril 1791, n°209.

  • Probablement vente Duclos-Dufresnoy le 18 août 1795, n°179. Vente Charles Stein.

  • Paris le 10 mai 1886, n°362 (haut.121cm).

  • Collection de Boniface de Castellane (acheté vers 1895-1898).

  • Vente Louis Guiraud, Paris, M°Ader, le 10 décembre 1971, n°117. Coll. Juan de Beistegui

  • Vente le 10 septembre 2018, n°60.

 

EXPOSITION : Louis XIV, Fastes et Décors, Musée des Arts décoratifs, Paris, mai-octobre 1960, n° 151-152 (alors propriété de Mme Louis Guiraud)

 

 

 

Ce rare modèle de gaine en demi-cercle, en forme de carquois, est connu par quatre autres paires, dont une paire identique à Chatsworth et trois autres paires plus petites :

 

  • Celle conservée à Chatsworth, collection du duc de Devonshire (haut. 47’= 119cm), formant les pendants en contre-partie de celles-ci dessus.

  • Celle en contre-partie, ancienne coll. du comte d’Essex, Cassiobury Park, vente Christie’s Londres le 12 mai 1893 n° 104 ; puis Hubert de Saint-Senoch, pavillon de Bidaine, vente Sotheby’s Monaco le 4 décembre 1983, n° 219, puis Christie’s New York, le 4 novembre 1992, n° 226. Cette paire est nettement plus petite que les précédentes (haut. 102 cm.), en dépit des contre-socles de toute évidence rapportés.

  • Celle en première-partie, ancienne coll. Lady Baillie, vente Sotheby’s, le 13 décembre 1974, n° 162. Cette paire, plus petite que les deux premières paires (haut.102 cm.) présente le même fût que la précédente, mais ne comporte pas de masques de lions et repose sur un socle carré néoclassique.

  • Celle en contre-partie, ancienne collection de la baronne Von Zuylen, avenue Foch, Paris, dont le dessin de la marqueterie diffère de toutes les autres ; vente Christie’s Paris, le 3 mai 2016, n° 173.

 

 

Plusieurs gaines en carquois de ce modèle sont mentionnées comme ouvrages de Boulle dans les ventes du XVIIIe siècle. Leurs descriptions indiquent bien deux modèles de tailles différentes, l’un variant de 116 à 129 cm. (en fonction de la présence ou non du contre-socle de bois noirci qui les surélève), le second modèle de 1 mètre de haut comme les trois dernières paires listées plus haut.

 

La plus ancienne mention dans les catalogues de vente du XVIIIe siècle concerne la paire de la vente de Blondel de Gagny en 1777, elle aussi en première-partie (semble-t-il *) et de mêmes dimensions que celle présentée ici. La paire Blondel de Gagny repassa dans la vente du comte du Luc en 1777 (haut. 126 cm.), puis dans la vente Le Beuf en 1783.

 

Vente de Blondel de Gagny, le 10 décembre 1776 : (Catalogue de tableaux précieux…figures, bustes et vases de marbre & de bronze ; armoires, commodes & effets précieux du célèbre Boule ; un magnifique lustre de cristal de roche et plusieurs autres de bronze doré ;  des porcelaines anciennes & modernes du plus grand choix ; des pendules, feux & bras de cheminée de bronze doré ; et autres objets curieux et rares qui composent le cabinet de feu M. Blondel de Gagny, trésorier de la Caisse des amortissements. Par Remy, Vente les 10-24 décembre 1776 et 8-22 janvier 1777 [Lugt 2616].

 

« 967. Deux belles torchères en marqueterie, garnies de bronze doré ; leur forme est de bon goût : hauteur 3 pieds 6 pouces 6 lignes (1m15). Il y a sur chacune une girandole à deux branches de bronze doré, dont le corps est d’écaille … 1 500L. le comte de Durfort »

 

Cette description succincte est complétée par celle plus précise lors d’une vente un an plus tard. En effet, bien que le catalogue Blondel indique le comte de Durfort comme adjudicataire, ces gaines repassèrent l’année suivante dans la vente du comte du Luc, le 22 décembre 1777, augmentées d’un ‘entablement’ et rehaussées en tout d’environ 8 à 9 cm. La description dans la vente du Luc, permet de reconnaître précisément ce modèle de gaine en demi-cercle : « 43. Deux gaines de Boule, forme de torchère, figurant sur le devant le demi-cercle d’un feu [sic] de colonne, portant sur une espèce de pilastre en arrière corps : garnie de chaque côté du haut de tête de lion, de chute d’ornement contourné en volute & par bas d’une très riche moulure en doucine, & le surplus d’autres accessoires. Hauteur 3 pieds 10 pouces 6 lignes (126 cm). Ces morceaux, supérieurs par le beau genre de leur marqueterie & de leur forme, sont très rares : ils viennent du cabinet de feu M. Blondel de Gagni, sous le n°967 du catalogue. Mais depuis ils ont été remis en état & augmentés d’un entablement de marqueterie qui les couronne parfaitement … 1301 L, Lebrun ». 

 

Elles repassèrent dans la vente Leboeuf le 8 avril 1783, lot n° 211 avec la même description et les mêmes dimensions. Par la suite, cette paire semble correspondre à celle passée dans la vente de M. de Lamure, le 19 avril 1791, avec une description quasi identique à la précédente mais la même hauteur que lors de la vente Blondel de Gagny, accompagnée d’une seconde paire du modèle plus petit : « 209. Deux gaines, forme de torchère, figurant sur le devant, le demi-cercle d’un fût de colonne, portant sur une espèce de pilastre en arrière-corps : garnies de chaque côté de mufles de lion, de chutes d’ornement contournées en volute, mascarons & autres accessoires, avec socles en avant-corps profilé à gorge. Hauteur 43 pouces (116 cm). Ces morceaux de Boulle, sont très peu répétés, & varient les formes dans le cabinet d’un amateur.

  1. Deux moyennes torchères, enrichies des mêmes ornements. Haut. 3 pieds [97 cm.] »

 

Les mêmes deux paires repassèrent en vente avec une description plus succincte dans la vente Duclos-Dufresnoy le 18 août 1795. Cette fois, la hauteur donnée est celle de la vente du Luc : « 179. Deux gaines en consoles, forme de carquois, première partie fond d’écaille à consoles, colets, masques de lion et autres ornements de bronze doré ; haut. 47 pouces 6 lignes [127 cm.].180. Deux autres plus petites de même genre, ornements ; haut.37 pouces 6 lignes [100 cm.]. »

 

On notera ici que toutes ces gaines présentent des surélévations au moyen de contre-socles de bois noirci qui semblent avoir été installés au XVIIIe siècle et des plateaux à rebords de marqueterie analogues (excepté celles de Chatsworth et les exemplaires Van Zuylen).

 

 

 

La collection d’Augustin Blondel de Gagny (1697-1776) dans son hôtel de la place Vendôme (actuel hôtel Ritz)

 

Augustin Blondel de Gagny réunit entre 1740 et 1770 dans son hôtel de la place Vendôme (actuel hôtel Ritz) une des plus importantes collections à Paris de tableaux et objets d’art. Sa vente pendant l’hiver 1777 fut sans doute – après celle de Randon de Boisset- l’une des plus fameuses du XVIIIe siècle. Au premier étage sur la place Vendôme et dans les trois cabinets de l’appartement en aile, les cimaises de damas cramoisi ou vert étaient recouvertes de tableaux des plus grands maîtres accrochés sur trois rangées. Leur nombre était tel qu’ils étaient accrochés aussi sur les boiseries, les trumeaux de cheminée, sur les portes et même sur les tapisseries. Par dessous, des centaines de pièces de porcelaine de Chine ou du Japon, de vases de marbres précieux et de bronzes recouvraient les meubles de Boulle ou les meubles en laque d’Extrême-Orient, parfois entassés à même le plancher entre les pieds des meubles. La présence d’une cinquantaine de vases en porphyre, granit ou marbres antiques montre bien la passion de notre collectionneur pour les marbres précieux, dont certains avaient été montés en bronze doré par les plus grands bronziers du temps, Gallien, Saint-Germain, Vassou et Auguste. La plupart des meubles avaient été commandés à de grands ébénistes contemporains, tels que Cressent, Bernard II Van Risamburgh et Joseph Baumhauer, néanmoins Blondel de Gagny avait une prédilection pour les meubles de Boulle, dont il possédait une vingtaine de pièces: notamment une armoire à médailles avec Aspasie et Socrate ; une paire de commodes en arches du modèle de celle du Louvre; une paire de consoles à trois pieds à têtes de béliers et une autre console à quatre pieds de biche; trois grandes bibliothèques basses à parois latérales vitrées ; une commode un baromètre-thermomètre du modèle de celui de la collection Jones et la petite armoire à deux corps également à la Jones Collection ; et partout, des gaines et socles en marqueterie Boulle.

 

La paire de gaines en carquois étudiée ici était placée dans une pièce appelée la salle à manger, qui était en fait le premier de l’enfilade des trois salons sur la Place Vendôme.

 

Le Guide de Hébert en 1766 les décrit ainsi : « Entre les fenêtres, Hercule enfant étouffant les serpents, en marbre blanc, par Girardon, monté sur un pied de bois doré et peint en marbre, entre deux guéridons de marqueterie portant des girandoles de cuivre doré par Boule ».

 

L’inventaire après décès de Blondel de Gagny, bien qu’il ne localise pas les objets dans la maison, mentionne les gaines au milieu de tous les objets et tableaux qui avaient été décrits par Hébert dans cette même salle à manger : « 51. Deux torchères en marqueterie de Boulle et deux girandoles de bronze doré, 300L ».

 

En 1776, le Hercule en marbre avait disparu, remplacé entre les fenêtres par la statue en marbre récemment acquise par le Louvre, l’Amour de Saly (décrit sous le numéro précédent dans l’inventaire). La statue était placée entre les fenêtres, éclairée par les girandoles posées sur les gaines de Boulle, devant un trumeau de glace qui la reflétait à l’arrière. Le salon comportait d’autres meubles de Boulle, notamment une armoire avec les figures d’Aspasie et Socrate, une table à pieds de biche et une commode en bois de placage, meubles recouverts de bronzes baroques, vases de marbre et de porcelaines.

 

*** Dans les inventaires ou catalogues de vente anciens, les meubles en marqueterie Boulle sont désignés simplement comme en « marqueterie » ou parfois en « marqueterie d’écaille », ce terme simple semblant désigner les ouvrages en première-partie, alors que ceux en contre-partie sont désignés comme tels ou sous le vocable « en seconde partie ». Les autres marqueteries de bois étaient alors désignées comme « en fleurs » ou « en fleurs de bois de rapport », les marqueteries géométriques étant désignées comme « en mosaïques ».

 

 

Alexandre Pradère