GRAND VASE COUVERT EN GRANIT ROSE DE L’OURAL ET BRONZE DORÉ

PROVENANT DE LA COLLECTION DU COMTE ALEXANDRE SERGUEÏEVITCH STROGANOFF À SAINT-PÉTERSBOURG

Saint-Pétersbourg, début du XIXe siècle, vers 1805.
ANDREÏ NIKIFOROVITCH VORONIKHINE (NOVOÏE OUSSOLIE, 1759 – SAINT-PETERSBOURG, 1814)

Alexandre Grigoriévitch Varnek (1782-1843),
Portrait du comte Alexandre Sergueïévitch Stroganoff (1733-1811), huile sur toile, 1814.

Saint Pétersbourg, musée Russe (ancien palais Stroganoff).

Granit rose de l’Oural, sculpté au sein de la manufacture lapidaire impériale d’Iekaterinbourg, Oural, Sibérie occidentale.

Bronze ciselé et doré : fonderie impériale de bronze de Saint-Pétersbourg.

H. 56 cm. (22 in.).

PROVENANCE : collection du comte Alexandre Sergueïevitch Stroganoff (1733-1811), au palais Stroganoff, à Saint-Pétersbourg, puis descendance ; Sammlung Stroganoff, Leningrad, vente de la collection Stroganoff, à Berlin, Rudolph Lepke’s Kunst -Auctions – Haus, 13 mai 1931, lot n° 142 ; vente anonyme à Paris, Hôtel Drouot, étude Beaussant Lefèvre, le 25 avril 2003, lot n° 133 ; collection Hubert Guerrand-Hermès ; collection galerie Steinitz à Paris.

BIBLIOGRAPHIE concernant la collection Stroganoff : Louis Réau, « L’art français du XVIIIe siècle dans la collection Stroganov », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, 1931, fasc. 1, p. 62-68 ; Penelope Hunter-Stiebel, Stroganoff, the palace and collections of a Russian noble family, New York, 2000 ; I. Sychev, Russian Bronze, Moscou, 2003.

EXPOSITION CONCERNANT LA COLLECTION STROGANOFF : Les Stroganoff, une dynastie de mécènes, catalogue de l’exposition présentée à Paris, au musée Carnavalet, du 8 mars au 2 juin 2002.

Vase de forme ‘balustre’, d’une paire, à anses en forme de figures d’Égyptiens à queues de tritons, dessin d’Andreï Nikiforovitch Voronikhine (1759-1814). Marbre brèche et bronze doré : manufacture lapidaire impériale d’Iekaterinbourg (vase) et ateliers impériaux de Saint-Pétersbourg (bronzes), vers 1801 (?). H. 59.2 cm. ; L. 39.2 cm.

Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage (inv. Эпр-2688 et 2689).

Cet imposant vase couvert, sculpté en granit rose de l’Oural et orné de deux imposantes figures de sirènes coiffées du némès égyptien et à la taille ceinte d’un shendyt (pagne), est emblématique de la collection du comte Alexandre Sergueïevitch Stroganoff (1733-1811), qui prit la direction administrative des trois manufactures lapidaires impériales russes – celles de Peterhof, de Iekaterinbourg et de Kolyvan – en 1800. Dessiné par une figure majeure du néoclassicisme russe, Andreï Nikiforovitch Voronikhine (1759-1814), architecte protégé du comte qui initia sa carrière, et sans doute son fils naturel, le vase a été sculpté vers 1805 au sein de la manufacture lapidaire impériale d’Iekaterinbourg, située dans l’Oural, en Sibérie occidentale, puis monté en bronze doré dans la fonderie impériale de bronze de Saint-Pétersbourg, fondée en 1805, à l’initiative du comte Stroganoff, sur l’île Vassilievski, dans un bâtiment appartenant à l’Académie impériale des Beaux-Arts.

Il présente des analogies avec plusieurs vases montés, tous dessinés par Voronikhine, aujourd’hui conservés dans les collections du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, en particulier une paire de vases en marbre brèche à fond brun-rouge, ornés de deux figures d’Egyptiens à queues de tritons agenouillés de part et d’autre du col, et tenant l’encolure de leurs bras tendus.

Datés vers 1801, la taille de ces vases a été définitivement attribuée, au même titre que le vase présenté ici, à la manufacture d’Iekaterinbourg par E. M. Efimova, I. M. Shakinko et V. B. Semenov. Ajoutons à ce très petit corpus, une paire de vases de forme similaire, datés vers 1802, sculptés en quartz blanc laiteux avec des inclusions de cristaux de tourmaline noire, et ornés d’anses en forme de mascarons en bronze doré.

Dessin conservé dans les archives de l’Ermitage, daté de 1803, montre la coupe d’un vase de notre modèle partiellement évidé, accompagné d’une mention manuscrite indiquant le souhait suivant du comte Stroganoff : « Je considère qu’il est nécessaire de suggérer qu’à partir de maintenant, lors du traitement des vases, l’intérieur, comme indiqué dans les dessins, doit être enlevé, à la fois pour alléger la lourdeur et préserver leur beauté […] ».

D’après l’inventaire de I. Lukin, ces vases, apportés à l’Ermitage le 10 septembre 1803, ont été présentés et offerts par le comte Stroganoff à l’empereur Alexandre 1er (1777-1825). Mentionnons également une paire de vases en jaspe d’Uraz, singularisés chacun par deux imposantes panthères en bronze doré prenant appui sur le col et supportées par des consoles à enroulement ; ainsi qu’un vase en jaspe, de forme ‘balustre’, daté vers 1805, au haut col flanqué de deux figures debout et adossées d’égyptiens en bronze doré.

Un dessin conservé dans les archives de l’Ermitage, daté de 1803, montre la coupe d’un vase de notre modèle partiellement évidé, accompagné d’une mention manuscrite indiquant le souhait suivant du comte Stroganoff : « Je considère qu’il est nécessaire de suggérer qu’à partir de maintenant, lors du traitement des vases, l’intérieur, comme indiqué dans les dessins, doit être enlevé, à la fois pour alléger la lourdeur et préserver leur beauté […] ».

Notre vase apparait de manière magistrale sur un portrait posthume et hautement symbolique du comte Stroganoff, peint en 1814 par Alexandre Grigorievitch Varnek (1782-1843), d’après la toile exécutée en 1804 par le peintre français Jean-Laurent Mosnier (1743–1808), montrant le comte portant désormais l’habit de président de l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg.

La toile de Varnek ne doit rien au hasard, et illustre de manière remarquable toute l’importance de l’iconographie égyptienne, émanant en premier lieu de la force du vase, dans l’univers franc-maçonnique du comte Stroganoff. Posé, à droite de la composition, sur le plateau en lapis-lazuli du bureau du comte, dans le palais portant son nom, bâti en 1753 par l’architecte Rastrelli à l’angle de la perspective Nevski et de la digue de la Moïka, le vase apparait à égale hauteur du visage de son commanditaire, assis en vis-à-vis, dans un luxuriant fauteuil de style Louis XVI, en bois doré couvert d’un velours rouge. Le comte porte l’habit de membre de l’Ordre impérial de Saint-André Apôtre le premier nommé (« Орден Святого апостола Андрея Первозванного »), premier ordre honorifique russe, fondé le 30 août 1698 par Pierre le Grand, et réservé aux plus importants personnages de l’État, tant civils que militaires.

Posé sur le bureau, lui-même singularisé par un répertoire décoratif « égyptien » inspirés des modèles français – bustes de sphinges ailées en terme et mufles de lions égyptiens – est visible, derrière le vase, le chapeau de cavalerie du propriétaire, dont les plumes blanches et rouge viennent souligner le fronton et le dôme de la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan occupant tout l’arrière-plan. Bâti de 1801 à 1811 par Voronikhine sur l’ordre de Paul Ier (1754-1801), cet édifice fut financé par le comte Stroganoff qui présida, à la demande de l’Empereur, la commission missionnée pour sa construction, raison principale pour laquelle le comte, sur la toile de Varnek, tient les plans de l’édifice. Ce chantier devint sa principale occupation durant les dix dernières années de sa vie.

Sammlung Stroganoff, Leningrad, vente de la collection Stroganoff, à Berlin, Rudolph Lepke’s Kunst -Auctions – Haus, 13 mai 1931, lot n° 142.

Derrière le fauteuil du comte, sur un piédestal rectiligne en granit rouge de Finlande supportant un buste en terme du dieu Zeus Ammon, exécuté pour Stroganoff en 1810, en granit gris de Serdobol, par le sculpteur Samson Soukhanoff, auteur des remarquables colonnes des cathédrales de Kazan et Saint-Isaac, apparait, gravée en lettres capitales dorées, la mention latine : ARS ÆGYPTIACA PETROPOLI RENATA / MDCCCX [« L’art égyptien à Saint-Pétersbourg renouvelé / 1810 »].

Vase Aux égyptiens debout, dessin d’Andreï Nikiforovitch Voronikhine (1759-1814). Manufacture lapidaire impériale d’Iekaterinbourg (vase) et ateliers impériaux de Saint-Pétersbourg (bronzes), vers 1802. H. 64 cm. ; L. 31 cm.

Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage (inv. Эпр- 2550).

Enfin, ornant l’entretoise du bureau, est visible une réduction en bronze du chef-d’œuvre de Guillaume Coustou (1677-1746), le Cheval retenu par un palefrenier, marbre exécuté en 1745 pour l’abreuvoir du château de Marly, aujourd’hui conservé au musée du Louvre.

Le style égyptien ne fut pas tant, pour le comte Stroganov, une préférence d’ordre esthétique qu’une preuve d’unité spirituelle en lien avec la partie éclairée de l’humanité. Il fut le premier à introduire des sphinx à Saint-Pétersbourg, à l’image de ceux qui ornèrent les terrasses de sa datcha, bâtie par Antonio Rinaldi et restaurée par Voronikhine, sur la Tchornaïa Retchka, l’un des affluents de la Grande Neva. Voronikhine fut également l’auteur du décor « égyptien » du bureau du comte décrit ci-dessus, une pièce, qui selon Sergueï Olegovitch Kuznetsov, abritait également un laboratoire d’alchimie et une loge maçonnique. Lors de son séjour à Paris en 1756, le comte Stroganoff étudia la chimie, la physique et la métallurgie. Il avait également fréquenté des loges maçonniques et martinistes, au sein desquelles il fit en particulier la connaissance de Voltaire ! Le comte devint ainsi, au côté du comte Andreï Petrovitch Chouvaloff, l’un des chefs des voltairiens russes.

Il fut également membre du Chapitre Templier de la Stricte Observance, établi en Russie dès 1765, et ça n’est guère un hasard, si, sur la toile de Varnek, le visage de l’une des deux sirènes égyptiennes de notre vase semble fixer avec intensité le « Delta lumineux » franc-maçonnique symbolisant le Grand Architecte de l’Univers, visible sur le fronton de la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan. Les rites maçonniques « égyptiens », thème ancestral des mystères de l’Égypte antique et de ses temples, formèrent ainsi, dès la fin du XVIIIe siècle, un ensemble de rites maçonniques qui s’accentueront encore après la Campagne d’Égypte menée par le général Bonaparte en 1798.

En Russie, l’attrait pour le style égyptien s’élabora non seulement par le développement des théories scientifiques, la connaissance des découvertes archéologiques et un intérêt accru pour l’histoire des pays lointains, mais également par un désir marqué pour l’exotisme, en particulier oriental, doublé d’une passion affirmée pour la franc-maçonnerie qui ainsi vit se multiplier les partisans des enseignements occultes, fascinés par l’étude des symboles mystérieux et des « connaissances secrètes », en parfaite adéquation avec l’égyptomanie alors en vogue.

Vase « aux panthères » d’une paire, dessin d’Andreï Nikiforovitch Voronikhine (1759-1814). Manufacture lapidaire impériale d’Iekaterinbourg (vase) et ateliers impériaux de Saint-Pétersbourg (bronzes), vers 1802. H. 80.5 cm. ; L. 64.5 cm.

Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage (inv. Эпр- 2665).

Franc-maçon et martiniste, le comte Stroganoff occupa des postes élevés dans les cercles maçonniques internationaux les plus influents. Il fut également passionné par l’alchimie, dont le berceau était précisément l’Égypte, et Evgenīĭ Petrovich Karnovich (1823-1885), dans son ouvrage intitulé Kaliostro v Peterburge, nous raconte ainsi le séjour que fit à Saint-Pétersbourg le comte Cagliostro, qui croyait à la possibilité de transformer le métal en or : « Cagliostro a trouvé, en plus d’Elagin, d’autres personnes crédules, et parmi eux se trouvait le comte Alexandre Sergueïevitch Stroganov ». C’est dans tout ce contexte si particulier que Voronikhine, également franc-maçon à l’image de son mentor, multiplia, tant dans ses décors et que dans ses créations, en particulier dans ses modèles de vases, les références à l’Egypte.

Notre vase demeura dans la descendance du comte Stroganoff jusqu’au début du XXe siècle. Propriété du comte Sergueï Alexandrovitch Stroganoff (1852-1923), dernier représentant de la dynastie, il fut confisqué par les Bolcheviks, en même temps que l’essentiel des précieuses collections du palais, lorsque ceux-ci occupèrent le bâtiment au lendemain de la Révolution de 1917. Par l’un des premiers décrets qu’il promulgua, le nouveau gouvernement soviétique naturalisa le palais, désormais considéré comme une annexe du musée de l’Ermitage, privant ainsi, d’un seul trait de plume, les Stroganoff de tous leurs droits de propriété.

Mais le plus tragique survint en 1929, lorsque fut prise par les Soviets la décision visant à disperser la totalité des collections. Des ensembles extrêmement riches d’œuvres d’art et de minéraux, de même que le contenu de la bibliothèque, furent ainsi répartis entre différents musées, et une partie des collections disparut même sans laisser de traces. Une autre partie, incluant notre vase, de nombreux tableaux, et le meilleur des arts décoratifs français, fut vendue à Berlin, au sein de la Rudolph Lepke’s Kunst -Auctions – Haus, les 12 et 13 mai 1931. La vente défraya la chronique et attira de nombreux marchands d’art et collectionneurs du monde entier, dont Jacques Seligmann, Guy Stein, Ben Simon, K. Stern, Sabin & David de Londres, ou encore J. et S. Goldschmidt. Formant le lot n° 142 de la vente, notre vase, qui fut reproduit dans le catalogue, fut adjugé 1700 DM le 13 mai 1931.



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