“Amalthée et la chèvre de Jupiter”

 

Pierre Julien (Saint-Paulien, Haute-Loire, 1731 – Paris, 1804)

 

 

Paris, époque Louis XVI, vers 1786

 

Terre cuite 

 

H. 53 cm. (21 in.)

 

Marques et inscriptions: H.T [Palais Historique du Travail], [Section II], Monsieur Groult / 1 terre cuite de Julien / La Laitière de Rambouillet visible sur une étiquette rectangulaire imprimée et manuscrite à liseret noir [Exposition Universelle Internationale de 1889 à Paris] collée au revers du rocher sur lequel est assis la nymphe.

 

Provenance : ancienne collection de Charles-Camille Groult (1832-1908) exposée à l’Exposition Universelle Internationale de 1889 à Paris ; vente à Paris, Hôtel Drouot, Salle n° 6, Me Etienne Ader, 28 juin 1954, lot 104.

 

Exposition : Exposition Universelle Internationale de 1889 à Paris, « Palais de l’Histoire du Travail » [Palais des Arts Libéraux], Section II, Sculptures en terre cuite, Salles H.-I, vitrine 32 à 36, cat. n° 02.

 

Bibliographie : Charles Yriarte, « La Sculpture », Exposition Universelle Internationale de 1889 à Paris, Catalogue général officiel, Exposition rétrospective du Travail et des Sciences Anthropologiques, Section II., Arts Libéraux, Lille, 1889, p. 120 ; Michael Preston Worley, « Catalogue of the works of Pierre Julien », Gazette des Beaux-Arts, VIe période, Tome CXII, 130e année, novembre 1988, p. 195, cat. 28e ; Philippe Arnaud, « Amalthée par Pierre Julien », L’Estampille, n° 224, avril 1989, p. 89-90 ; Annick Heitzmann, « La laiterie de Rambouillet », Versalia, no 10, 2007, p. 46-57 ; Antoine Maës, La laiterie de Marie-Antoinette à Rambouillet, un temple pastoral pour le plaisir de la reine, Paris, 2016.

 

 

Ce très important groupe en terre cuite représentant la nymphe Amalthée qui put nourrir, grâce à sa chèvre, Jupiter caché sur le mont Ida lorsqu’il était enfant, fut exécuté vers 1786 par le sculpteur Pierre Julien, formant le modello de la grande version en marbre (1,73 m.) qui lui avait été commanditée, sous la direction artistique du peintre Hubert Robert (1733-1808), par Charles Claude Flahaut de La Billarderie (1730-1809), comte d’Angiviller[1], directeur général des Bâtiments du Roi, pour le décor central d’une grotte aménagée dans la laiterie de la reine Marie-Antoinette au château de Rambouillet dans les Yvelines. Mise en place en 1787, l’œuvre, qui appartient aujourd’hui au musée du Louvre[2], a retrouvé son emplacement d’origine. Cette précieuse terre cuite, seul exemplaire de petite taille aujourd’hui répertorié, a été référencée dans le catalogue des œuvres de Pierre Julien établi par Michael Preston Worley et publiée dans la Gazette des Beaux-Arts en novembre 1988[3]. Elle fit partie, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, de la célèbre collection de Charles-Camille Groult (1832-1908), dit Camille Groult, qui compta parmi les plus grands collectionneurs d’art de son temps, et qui présenta ce modello de Julien au public à l’occasion de l’Exposition Universelle Internationale de 1889 à Paris[4].

 

Egalement appelée La jeune fille à la chèvre ou encore La baigneuse ou La laitière de Rambouillet, la nymphe Amalthée qu’imagina Pierre Julien, nous apparait ici pleine de grâce et de délicatesse. Assise sur un rocher et flanquée à gauche de sa chèvre qui semble descendre jusqu’à l’eau pour s’y désaltérer – voir version en marbre – et qu’elle retient de son bras droit au moyen d’une laisse passée entre ses cornes, la nymphe regarde résolument vers la gauche, tenant pudiquement de son bras gauche un drapé dissimulant ses seins, drapé retombant sur le haut de sa jambe droite et recouvrant la partie du rocher sur lequel elle est assise. Sa jambe droite prend appui sur un emmarchement naturel de la roche, une position lui permettant d’étendre sa jambe gauche comme si elle souhaitait goûter à la température de l’eau du bout de son pied. Son corps tout en courbes répond parfaitement aux canons de beauté appréciés au XVIIIe siècle. Elle montre un beau visage serein et présente une coiffure ‘à l’antique’ très élaborée montrant des cheveux longs finement traitées et retenus en arrière au moyen d’un jeu de rubans croisés.

 

Le choix d’Amalthée dans le programme iconographique défini par Hubert Robert puise ses sources dans l’œuvre du poète latin Ovide qui raconte dans les Fastes, chapitre V, comment Jupiter enfant fut allaité par la chèvre de la nymphe. Ovide commence sa description du mois par une évocation de Jupiter. En effet, il fixe au premier mai le Lever de la Chèvre, ce qui lui fournit l’occasion de rappeler la légende de la nourrice de Jupiter, Amalthée, et de sa chèvre à la corne brisée : « La naïade Amalthée, célèbre sur l’Ida de Crète, cacha, dit-on, Jupiter dans les forêts. Elle avait une chèvre magnifique, mère de deux chevreaux. On la distinguait parmi les troupeaux du Dicté, grâce à ses hautes cornes recourbées au-dessus de son dos, et à un pis comme pouvait en avoir la nourrice de Jupiter. Elle donnait son lait au dieu. Mais elle se brisa une corne contre un arbre, accident qui réduisit de moitié sa beauté. La nymphe recueillit cette corne, l’enveloppa d’herbes fraîches et la porta, remplie de fruits, aux lèvres de Jupiter. Dès que celui-ci, installé sur le trône paternel, détint l’empire du ciel,et que rien n’exista de plus grand que l’invincible Jupiter, il transforma en constellations sa nourrice et la corne féconde de sa nourrice, qui, maintenant encore, porte le nom de la naïade sa maîtresse »[5].

 

La version en marbre de Pierre Julien qui avait été placée à Rambouillet en 1787 fut saisie à la Révolution. Exposée au Salon de 1791 (cat. n° 790), elle fut rapportée à son emplacement d’origine, avant d’être finalement expédiée à Versailles, en avril 1797, pour faire partie des collections du Musée spécial de l’école française. En 1803, elle fut déposée au palais du Sénat conservateur. Elle entra finalement dans les collections du musée du Louvre sous la Restauration en 1829. Un modèle en plâtre, aujourd’hui disparu, figura dans l’atelier de l’artiste, mentionné dans son inventaire après décès dressé en 1804.

 

Pierre Julien exécuta également à la fin de sa vie, en Thermidor an XII (1803-1804), une copie en marbre, non identifiée à ce jour, de sa nymphe pour Jean-Marie de Lafont, baron de Juys et protecteur de l’artiste au début de sa carrière. Un moulage en plâtre, donné par l’administration du Louvre, fut acquis en 1854 par le musée Crozatier au Puy-en-Velay (inv. 854.2), où figure également une version en bronze ornant le boulevard Carnot. Une copie à l’échelle en terre cuite fit partie des collections du musée des Beaux-Arts d’Angers (inv. MBA 56 J 1881S), provenant du legs d’Auguste Giffard en 1880 ; disparue, elle pourrait cependant correspondre à une grande terre cuite, signée, de la nymphe conservée au sein de la Huntington Library, Art Collections, and Botanical Gardens, à San Francisco[6]. Une autre épreuve en terre cuite a également été déposée par l’état au château de Rambouillet (inv. RF 1685)[7].

 

Le musée du Louvre possède une petite esquisse en terre cuite de la nymphe de Pierre Julien (H. 25 cm.), datée de 1786, don de Paul Cailleux en 1934. Exécutée au cours de la même période mais après l’esquisse du Louvre, notre terre cuite correspond donc à l’étape suivante du travail du sculpteur, à savoir le modello abouti et fini de son œuvre, peut-être celui qui fut présenté à son commanditaire avant la réalisation de la grande version définitive en marbre.

 

Édifiée à la demande de Louis XVI par l’architecte Jacques-Jean Thévenin (1732-1813), sous la direction déjà citée d’Hubert Robert, la laiterie de la reine à Rambouillet constitue l’une des plus importantes fabriques de jardin du XVIIIe siècle. Elle s’apparente à un véritable « temple du lait » à l’antique, comprenant une salle en rotonde éclairée par une lumière zénithale venant de la coupole du plafond – où fut placée sous le Premier Empire une table ronde en marbre – et une galerie ouvrant sur une grotte qui accueillit, à partir de 1787, la statue de Pierre Julien. La pièce fut également enrichie de plusieurs médaillons et de deux bas-reliefs[8]. Destinée à la dégustation des laitages préparés dans des dépendances aménagées à proximité, elle matérialisait le souhait du Roi de faire apprécier Rambouillet à la Reine en lui évoquant le Petit Trianon dans le parc duquel elle disposait depuis peu d’un fabuleux hameau. Louis XVI avait acquis le duché-pairie de Rambouillet auprès du duc de Penthièvre par acte du 29 décembre 1783 passé devant maître Momet, notaire à Paris, au titre particulier de son domaine privé pour seize millions de livres. Le Roi, qui trouvait trop exigu son château de Saint-Hubert, vit dans cette acquisition une formidable opportunité d’étendre ses domaines de chasse.

 

Si Marie-Antoinette détesta Rambouillet et son château à l’allure « gothique » qu’elle avait désigné sous l’appellation peu flatteuse de « la crapaudière », elle fut loin, en revanche, d’être insensible à la laiterie, même si elle n’y vint pratiquement jamais. Celle-ci renferma pour elle des œuvres exceptionnelles : outre les sculptures de Pierre Julien illustrant les travaux de la métairie, auxquelles participèrent également les sculpteurs Jean-Joseph Foucou (1739-1821) et Claude Dejoux (1731-1816), un précieux mobilier en acajou, exécuté à la pointe de la mode par Georges Jacob meubla le lieu, également agrémenté par un extraordinaire service en porcelaine de Sèvres, qui comprenait notamment les fameux « bols seins ». Témoin de l’élégance et de la préciosité qui caractérisaient Marie-Antoinette et, à sa suite, la Cour de France dans les dernières années de l’Ancien Régime, la laiterie de Rambouillet, qui a été restaurée en 2007, forme un véritable chef-d’œuvre d’architecture pastorale et d’art décoratif.

 

 

 

Pierre Julien, sculpteur du Roi

 

 

Pierre Julien naquit à Saint-Paulien en Haute-Loire le 20 juin 1731, fils de Vital Julien, maître menuisier et de Marie Pagnac, son épouse. Il était l’avant dernier d’une fratrie de huit enfants et perdit sa mère à l’âge de huit ans. Il vécut avec son père et on peut penser qu’il l’aida dans le soin des animaux de ferme mais aussi qu’il l’accompagna souvent à l’atelier où il apprit à son contact à se servir des outils du menuisier et où il prit ses premiers repères dans l’espace tridimensionnel. Très tôt, des dispositions pour la sculpture apparurent chez l’enfant. Elles furent remarquées par un oncle jésuite qui le plaça en apprentissage chez un sculpteur doreur du Puy, Gabriel Samuel, installé rue Chaussade, lui-aussi fils d’un maître menuisier.

 

Julien poursuivit son apprentissage à l’école de dessin et de géométrie de Lyon. Son professeur, Antoine Perrache l’accompagna à Paris et le recommanda auprès de Guillaume II Coustou. Arrivé dans la capitale vers la fin de l’année 1758, Pierre Julien exerça dans l’atelier de son maître et put s’inscrire en 1759 à l’Académie royale. En 1765, il obtint le premier prix de sculpture, ce qui lui ouvrit les portes de l’Académie de Rome. Il y resta cinq années, de 1765 à 1773, puis, à son retour en France, retrouva Guillaume II Coustou, auprès duquel il demeura jusqu’à la mort de ce dernier survenue en 1777. C’est seulement en 1779, à l’âge de 48 ans, que Pierre Julien acquit la notoriété avec l’une de ses œuvres majeures : le Gladiateur mourant. Devenu officier à l’Académie où il enseignait désormais, il obtint alors le titre de sculpteur du Roi.

 

Outre le Gladiateur mourant , ses œuvres principales sont : Jean de la Fontaine, Ganymède versant le nectar à Jupiter transformé en aigle et toute la décoration de la laiterie de Rambouillet : Amalthée et la chèvre de Jupiter et les sept reliefs revenus d’Angleterre et exposés au musée Crozatier du Puy en 2004. Après avoir été décoré chevalier de la Légion d’honneur le 17 juillet 1804, Pierre Julien, membre de l’Institut, décéda sans descendance à Paris le 17 décembre de la même année.

 

 

 

Charles-Camille Groult, dit Camille Groult

 

 

Considéré comme l’un des plus grands collectionneurs d’art de la seconde moitié du XIXe siècle, Charles-Camille Groult, dit Camille Groult, naquit en 1832. Il était le fils de Thomas Groult, fondateur en 1838 d’une minoterie, les célèbres pâtes alimentaires Groult établies à Vitry-sur-Seine, rue d’Oncy, aujourd’hui rue Camille-Groult.

 

Thomas Groult avait créé la maison Groult dès 1830 et amorcé rapidement son essor en achetant, en 1831, le « Bazar des Comestibles » à Paris. La Maison Groult vendait alors des farines de légumes cuits, des pâtes et divers féculents. Grâce à de nombreuses relations commerciales nouées avec l’étranger, et notamment le Brésil en 1836, il importa également en France du sagou, du tapioca, et de l’arrow-root.

 

Reprenant la suite de son père, Camille Groult développa à son tour l’ensemble de ces activités à la source de son immense fortune. A partir de 1860, il commença à collectionner des tableaux, dessins et pastels du XVIIIe siècle français, une passion qu’il délaissa autour des années 1890 pour s’intéresser désormais à la peinture anglaise du XVIIIe siècle, cela grâce à l’intermédiaire de marchands anglais et français comme la galerie Boussod et Valadon.

 

René Gimpel, dans son Journal d’un collectionneur / Marchand de tableaux, évoque Camille Groult : « [il] nous a dit que la collection formerait un musée après sa mort et celle de sa sœur […]. Il me conduit dans une pièce où sur une douzaine de chevalets, se trouvent des Turner […] » Le plus beau, selon moi, c’est le Pont de Saint-Cloud […] ». Selon Robert de Montesquiou, « M. Groult resemblait à ce portrait de Goya qui figure en tête de la réimpression des Caprices […] Je crois bien qu’il s’était un peu inspiré de ce portrait lorsqu’il qu’il fit, il y a quelques années, une entrée sensationnelle au bal Gavarni en chapeau à haut-de-forme aux bords chantournés, en redingote juponnée ».

 

Camille Groult s’était  installé dans un hôtel de l’avenue Malakoff à Paris. Grand ami du Louvre auquel il donnera une importante partie de sa collection, il fut sans doute le plus grand amateur de peinture anglaise en France à la fin du XIXe siècle. Grâce lui, le Louvre conserve à ce jour l’un des plus beaux ensembles d’œuvres d’Henry Raeburn. Camille Groult avait épousé, le 30 août 1859, Alice Thomas, fille du préfet Théodore Thomas (1803-1868) et de Rose Françoise Anaïs Tassin de Moncourt. Il s’éteignit à Paris en 1908.

 

[1] En sus de sa fonction officielle, le comte d’Angiviller avait été nommé, en 1783, par commission, gouverneur et administrateur du domaine de Rambouillet que le Roi venait d’acquérir à titre privé.
[2] Paris, musée du Louvre (inv. CC 230).
[3] Voir Preston Worley, op. cit., p. 195, cat. 28e.
[4] Voir Yriarte, op. cit., 1889, p. 120.
[5] Ovide, Fastes V – Mai, 5,111-128.
[6] Inv. 10.155; cité par Preston Worley, op. cit., p. 195, cat. 28g.
[7] Michael Preston Worley mentionne encore une version en bronze perdue ayant fait partie de la collection de M. Charles Petit à Vitry-sur-Seine (cat. 28i) et une esquisse en plâtre, également perdue (cat. 28j).
[8] Les deux bas-reliefs ornant les murs, enlevés par Joséphine pour la Malmaison, ont très heureusement retrouvé leur place en 2007 après deux siècles de pérégrination.